13.6.06

Résidences

ocre et pisé
s'abolissent

sous les murs
de blanc limon

qu'habitent encore
les hirondelles

du souvenir
les murs s'épaississent

telles dentelles
sous les combles

s'agitent de courants
d'air       paille lavande

il pleut le ciel par le toit
par la fenêtre l'étoile

à la merci des dalles
noires succombe

bastide enguenillée
agonie de l'enfance

ruines éternelles
résidences

Impressions après lecture

de Comme il en irait du venir en souffrance
par Martin Ziegler

éditions L. Mauguin, 8 juin 2006.


Rencontrer un auteur dans l'espace sonore de sa voix est toujours une aventure dont on ne sait jamais trop à l'avance ce qu'elle va occasionner. Ceci est vrai je crois autant pour le lecteur, en l'occurrence ici l'auteur lui-même, qui a dans ce cas la délicate charge de restituer le plus fidèlement possible sa poésie, que pour le public qui doit faire l'effort d'entrer dans un territoire d'emblée étranger : celui de la parole poétique dite par un autre. Dans cette interaction où se mêlent l'écrit, le lu et l'ouï, l'un et l'autre peuvent se manquer, se trouver mais ne pas se reconnaître, ou bien, et c'est alors une formidable réussite, se rencontrer comme au beau milieu du guet. C'est je crois ce qui est arrivé entre Martin Ziegler et son auditoire : une véritable rencontre.

Pourtant la poésie de Martin Ziegler n'est pas d'un accès facile a priori. "Sa lecture est à conquérir" affirme Laurence Mauguin, son éditrice, car nous dit-elle, elle a à voir intimement avec l'innommé, l'invisible, le non-dit, l'in-ouï, avec ces choses qui ne sont pas autrement que enfouies, dissimulées sous la peau, au delà des mots, au plus profond des terres. Il faudrait pour en extraire l'essence un outil beaucoup plus performant et subtil que ne peut l'être le langage courant, une parole qui se situerait elle-même bien au delà de la parole. C'est à ce raffinage extrême de la langue que Martin Ziegler s'exerce dans ses différents recueils de poésie et plus encore dans Comme il en irait du venir en souffrance. Les mots sur la page et dans sa voix deviennent rares et d'autant plus précieux, porteurs d'un sens qu'aucun dictionnaire ne saurait donner. Tout se passe comme si l'auteur-lecteur, opérait un pas de côté par rapport aux mots tels qu'ils sont, ou tels que nous croyons qu'ils sont, et nous les offre "dessertis de leur sens".

Il oblige par ce mouvement l'auditeur-lecteur à regarder ailleurs et autrement – ce qui est une forme de violence symbolique –, vers "ce qui déporte". La difficulté est là. Regarder ailleurs réclame de déposer nos croyances sur ce qu'est (doit être ?) un poème, sur ce que veulent dire les mots en eux-mêmes, oublier notre besoin si fort – notre obsession – de compréhension pour ne laisser place qu'à l'écoute, tous les sens à l'affût. Les émotions ressenties sont alors très proches de ce que la musique peut produire, une profonde respiration, une scansion, un rythme proche de celui des sèves. Mais c'est aussi très différent de la musique car on reste longtemps imprégné de ces mots qui viennent tisser dans l'air tout un foisonnant réseau de correspondances et de liens. A les entendre ou à les lire à haute voix, les poèmes qui composent ce recueil offrent un espace où chaque son, chaque mot, chaque souffle, chaque silence produit une série d'échos, de résonances, offrant de multiples chemins, des parcours de sens déployés infiniment. A tel point que le poème n'a plus de limites. Il ne s'achève pas en un terme, pour reprendre l'un des mots clé de Martin Ziegler, devenu une espèce d'illusion, mais déborde de la page, du livre, des livres. Ce n'est donc pas par hasard si Martin Ziegler a lu son dernier recueil avec en contrepoint des textes tirés de précédents ouvrages, en particulier Vers un jour de buis et Chemins à fleur autrement blancs, offrant à son auditoire quelques clés pour progresser sur le chemin de l'invisible.

Rencontrer un auteur au détour d'une lecture peut donc parfois être une expérience irremplaçable, pour pénétrer plus avant un nouveau territoire poétique.

Vous pouvez vous procurer les recueils de Martin Ziegler auprès des éditions L. Mauguin.